jeudi 13 octobre 2016


Une machine étatique profonde gouverne au cœur de chaque empire oligarchique. Ce n'est pas être complotiste que de le dire et d'en faire état. Ce n'est même pas une évidence : pour celui qui sait voir, qui sait lire les signes dans leur nudité la plus crue, et qui n'oublie pas les leçons de l"Histoire, qu'elle soit cyclique ou causale, ce n'est même pas discutable.
Le complotisme n'est pas une façon de lire l'Histoire ou de s'abroger de sa complexité, ni de sa fécondité herméneutique. Le complotisme est la forme de l'Histoire elle même, tout comme la crise est la condition même d'émergence et d'apparition du monde moderne.
On peut considérer, au final, que le Réel qui aujourd'hui nous est donné à voir est une émulsion quantitative, un distillat quasi-gazeux formé dans les athanors de la grande alchimie morbide du XX ème siècle, et de son siècle-singe, le stupide XXI ème siècle, encore plus absent, tautologique, hystérique dans son abrutissement que les 5 siècles de dégénérescence qui l'ont précédé.
De même, il serait stupide de concéder à ce grand mensonge qu'est le Progrès la moindre once de vérité. Le progrès, comme la démocratie, sont des divinités micellaires et stériles façonnées avec le sang coagulé du meurtre de nos Rois, et dans la honte générationnelle causée par la perte du Sacré. Les religions du Livre étaient déjà des falsifications poussives, exotériques, d'archétypes premiers issus de la Tradition, elle obéissaient déjà aux lois entropiques de l'individuation et de la sédentarisation. Les peuples, en cédant à la tentation de la possession terrienne, puis au fétichisme de la marchandise, ont accéléré les opérations cognitives d'agrégation du réel et généré un faisceau de "réductions" phénoménologiques qui en ont simplifié la trame et l'ont fait passer progressivement d'un monde archétypal à un monde causal, de l'essence à la substance, du Geste au Germe. Les gnostiques, soufis et kabbalistes avaient anticipé la plupart des lois de la physique quantique et savaient déjà que le cerveau et le cosmos n'étaient qu'un, et que l'équilibre du monde reposait dans les échanges d'énergie, de matière et de lumière qui transitent notamment par l'intercession synaptique et la gravité. Ils savaient aussi que la plupart des lois de la physique étaient autant de barreaux et constituaient en quelque sorte la prison figurative dans lequel des geôliers immémoriaux - principes quintessenciés des éons et émanations de la première Cause, c'est à dire Dieu - ont enfermé la lumière divine qui nous constitue et qui anime cet amas tératomorphe de boue que nous appelons "corps". Nous pouvons donc établir, depuis les temps reculés, une véritable généalogie de la trahison, celle que la matière commet à l'esprit, celle que le Temps oppose à la forme. Les notions même d'individus, de psychologie, ne sont que des résidus, des copeaux de notre acception première du monde. Le monde de la Tradition, et le monde antique, ne connaissaient à ce titre aucune notion d'individu. L'homme était par définition "poreux" au monde qui l'entoure. A ce titre, il n'y avait pas de séparation entre lui et la Nature. Le monothéisme, puis l'apparition de la scolastique et de la philosophie post-socratique, sont déjà des formes de dégénérescence, de solidification et de stratification de la Réalité. La Foi elle aussi subit les principes de la thermodynamique et elle contribue à minéraliser le monde. Nous sommes aujourd'hui à la fin d'un processus, le Réel est devenu un Système, une machine qui tourne à vide et a en quelque sorte enrayé le processus cyclique. A force de computation et de tabulation, le réel s'est extirpé de son prédicat cyclique et s'est cloudé à lui-même, créant cet abcès non sensique dans lequel nous évoluons désormais. Aujourd'hui, plus pernicieux que l'étalon-or, c'est l'étalon-savoir, c'est le bloc informationnel, c'est la monade de Leibniz transformée en mâchoire pulsante du vide. Le réseau s'est tissé, comme une inversion de la causalité. Il a commencé à croître dans les bibliothèques, dans l'agencement pornographique des musées, dans les rayons des imprimeries. Non content de pouvoir s'enregistrer, se dupliquer, il se refléta. Dans la grande soupière du numérique il s'est mis à mirer son occulte jumeau, son rejeton de ténèbres et d'entropie. Le savoir est sorti du monde, sorti de nous : La voilà, l'Oeuvre au Noir ! la voilà, cette mue inerte de nos sapiences, cette baudruche tissée de nos mots, enflée par les vents pestilentiels du digital, qui gonfle au dessus de nous, et sur laquelle bientôt nous pourrons distinguer, peu à peu, un visage : celui du Dieu-Labyrinthe, le visage de la Terreur elle même.
De fait, le monde moderne n'est qu'une parenthèse, pire, l'exsudation du causal à l'intérieur du cyclique, et de fait rien de ce qui s'y déroule ne peut être considéré comme vrai ou efficient. Ce n'est pas pour rien qu'aujourd'hui les sites d'information et les sites parodiques sont indiscernables l'un de l'autre. Ce n'est pas pour rien que celui qui juge que les Américains ont truqué et filmé un voyage sur la Lune passe pour un fou face à celui qui pense qu'ils y ont réellement envoyé des astronautes avec un ordinateur de bord dont la puissance de calcul équivaut à celle d'une calculette d'étudiant en Math Sup. Ce monde existe de moins en moins, il est peu à peu submergé par ses propres modes d'émergence et d'enregistrement. D'état liquide, nous sommes déjà parvenus à l'état gazeux. Nous sommes des personnages de fiction, maintenu dans un état de somnolence par ce caisson de privation sensorielle qu'est le monde capitaliste et son érection constante de colifichets infantilisants. Qui peut réellement croire aujourd'hui sérieusement à une civilisation dont les trentenaires et les quadra lisent encore des illustrés et regardent encore des feuilletons ?
Le complotiste ne pense pas réellement qu'une méga caste mondiale régit le monde à travers une ploutocratie dévoyée, car même cela, ce serait trop beau pour être vrai. La trahison, le complot, se trouvent au cœur de la matière elle même, la trahison, c'est le cosmos lui-même. La vérité, pour paraphraser Philip K. Dick, c'est, encore et toujours, que l'Empire n'a jamais pris fin.
 


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