mardi 31 mai 2016


 


Kull Wahad !  Mon premier article publié sur Causeur a provoqué un déluge de courtoisie et une véritable levée de boucliers. Je m’autorise pour la peine un léger droit de réponse. 

Quant à la première phrase dénoncée par les ardents défenseurs de la lutte des classes (où j'oppose ignominieusement "cinéphiles" et "rustauds" consommateurs), il ne s'agit bien sûr que d'une formule pour désigner ce vieux poncif journalistique, le duo beauf/bobo, un consensus socio-culturel me semble t-il tout de même assez admis pour qu'il me soit épargné le besoin d'en faire la justification ad hoc. J'aurais tout aussi bien pu opposer mon petit cousin amateur du PSG et des Anges de la télé réalité avec un professeur de cinéma à Paris VII ne jurant que par Rohmer : les deux ne semblent mystérieusement pas devoir tarir d'éloges sur les mêmes séries. D'où mon interrogation : s'agit-il d'une vraie culture populaire, au sens où justement elle gomme les frontières sociales, où s'agit-il d'un phénomène plus complexe, qui trouve sa source dans des évolutions structurelles radicales à l'orée des années 80 ? (Il va de soi, quant à moi, que je ne fais mes courses qu'à la Grande Épicerie de Paris, bien que sa clientèle se prolétarise à vue d'œil, rive gauche oblige).

Mise à part cette introduction volontairement piedsdansleplatesque, je m’interroge tout de même sur cette fabuleuse shitstorm des commentaires. Je n'ai pas pris le temps de tout lire, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que pour un sujet aussi léger et printanier que le feuilleton télévisé, j'ai trouvé cela un tantinet disproportionné : insultes ad hominem vont bon train, ça s'excite et ça se répand en invectives comme si j'avais procédé à quelque gonorrhéique miction sur la tombe du Soldat Inconnu lui même. On se calme et on boit frais, les aminches, je ne fais que donner un avis sur un phénomène de masse qui me semble insolite, au pire inquiétant. Je vous rassure, le succès du « Jeu des Trônes » ne m'empêche pas de dormir pour autant.

Pour revenir au sujet qui nous intéresse, si je puis expliciter un peu ma pensée, elle ne repose pas encore une fois sur la qualité scénaristique des séries, puisque je parle essentiellement de mise en scène, du rapport de l'art aux « archétypes premiers » et à sa fonction mythologique (ou disons : initiatique). La série m'en semble bien loin, j'ai même l'impression qu'elle le déconstruit. Je vous rassure, en tant que  réactionnaire bon teint, pour moi le cinéma parlant est déjà une corruption du cinéma muet, qui, expression première du cinéma, était aussi sa forme la plus parfaite et la plus terminale (on pourrait aussi revenir sur la façon dont l'ère de l'enregistrement a signé la fin de l'art, et dont le cinéma muet serait, par conséquent, son dernier soubresaut testamentaire...le cinéma parlant qui a suivi, n'étant, littéralement, qu'un art mort-vivant...Mais on va encore me taxer d'insupportable fat)

Alors vos arguments comme quoi telles séries ont de bons scénarios, etc, justement je m'en tamponne, là n'est pas le problème : j'ai moi même pris plaisir à regarder quelques séries, y compris récentes, pour leurs qualités de purs divertissements (même si leur rythme incroyablement lent me perd assez vite. Je dois être jaloux, en fait : je ne comprends pas comment vous faites pour vous taper des heures de dialogues filmés en champs/contrechamps, bon scénarios ou pas. J'ai encore revu un épisode de GoT récemment, on dirait une sorte de Hamlet ringard, du mauvais théâtre filmé. Bref.)

Comme j'ai essayé de le dire, avec toute la pédanterie dont je semble capable, la série ne vaut que par son scénario, tant ses qualités formelles sont pauvres en général (il y a des contre-exemples, bien sûr. Par exemple Utopia et son joli scope). Au cinéma, c'est précisément la mise en scène qui raconte l'histoire, le scénario lui importe peu, puisque toutes les histoires d'initiation sont les mêmes depuis l'aube des temps. La série au contraire correspond pour moi à ce que j'appelle l'art bourgeois, c'est à dire un art qui met l'homme au centre et évacue si possible toute idée de transcendance en le gargarisant avec ses propres tropismes psychologiques. Il me semble, sans être trop cuistre, qu'on peut faire la différence entre un art initiatique, métaphorique et transcendant, et un art bourgeois, psychologique et immanent (sans vouloir forcément éradiquer ce dernier. Victor Hugo a bien eu le droit de vivre, après tout)

D’autre part, la sous-culture ou culture pop qui s'est déployée dans les années 50 jusqu'à la fin des années 70 a été récupérée puis ré-inoculée dans le mainstream, ce qui lui a fait perdre à mon sens toute sa qualité subversive (la pornographie en est, peu ou prou, l'exacte image réduite : d'un cinéma quasi politique dans les années 70, elle correspond aujourd'hui à un marché tentaculaire qui culmine avec l'avènement du gonzo et son délire performatif aliénant). J'ai moi même été lecteur assidu de bandes dessinées, de fantasy et de science fiction : je suis sidéré de voir qu'aujourd'hui ces médias et ces genres sont adoubés par le grand public. Je devrais être content, mais c'est l'inverse. D'abord, parce que je suis snob. Deuxièmement, parce qu'il me semble que ce n'est pas pour les bonnes raisons. Perfusée dans le médium série ou dans les blockbusters, la contre culture devient dominante et perd me semble t-il toute qualité réflexive et dérangeante. Il en est de même pour les comics, bandes dessinées, jeux vidéos, etc...j'ai l'impression étrange de vivre dans un réel anamorphosé par le petit garçon ou l'ado que j'étais. Solipsisme dickien ? Voir des trentenaires autour de moi parler de Spiderman pendant des heures me plonge toujours dans un état de frayeur assez indicible.

Pour finir, il me semble que c'est Pacôme Thiellement lui-même, pourtant exégète du médium série, qui affirmait dans un entretien que la série correspondait tout à fait à une sorte d'auto hypnose, ou d'hypnose collective, inhérente à une époque où le tissu social et familial se relâche. Je suis totalement d'accord avec lui sur ce point : dans un monde où la solitude est de plus en plus grande, où les couples se font royalement chier faute de prendre en main leurs responsabilités, où l'insomnie se généralise et ou l'infantilisation des adultes est reine, la série est presque un objet de substitution de l'imaginaire et de la vie, elle rentre dans l'espace domestique et remplace au débotté le sommeil et les rêves.

J’espère avoir été plus clair. Sur ce, chers causeurs, je vous souhaite une bonne journée et plein d’expériences chimiques et amusantes.











1 commentaire:

  1. après la télé les séries...

    quel est l'enfant de salò qui a dit?
    "ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « culturicide », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés"

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