Kull Wahad ! Mon
premier article publié sur Causeur a provoqué un déluge de courtoisie et une véritable
levée de boucliers. Je m’autorise pour la peine un léger droit de réponse.
Quant à la première phrase dénoncée par les ardents
défenseurs de la lutte des classes (où j'oppose ignominieusement "cinéphiles" et "rustauds" consommateurs), il ne
s'agit bien sûr que d'une formule pour désigner ce vieux poncif journalistique,
le duo beauf/bobo, un consensus socio-culturel me semble t-il tout de même
assez admis pour qu'il me soit épargné le besoin d'en faire la justification ad
hoc. J'aurais tout aussi bien pu opposer mon petit cousin amateur du PSG et des
Anges de la télé réalité avec un professeur de cinéma à Paris VII ne
jurant que par Rohmer : les deux ne semblent mystérieusement pas devoir tarir
d'éloges sur les mêmes séries. D'où mon interrogation : s'agit-il d'une
vraie culture populaire, au sens où justement elle gomme les frontières
sociales, où s'agit-il d'un phénomène plus complexe, qui trouve sa source dans
des évolutions structurelles radicales à l'orée des années 80 ? (Il va de
soi, quant à moi, que je ne fais mes courses qu'à la Grande Épicerie de Paris,
bien que sa clientèle se prolétarise à vue d'œil, rive gauche oblige).
Mise à part cette introduction volontairement
piedsdansleplatesque, je m’interroge tout de même sur cette fabuleuse shitstorm des commentaires. Je n'ai pas
pris le temps de tout lire, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que pour un
sujet aussi léger et printanier que le feuilleton télévisé, j'ai trouvé cela un
tantinet disproportionné : insultes ad hominem vont bon train, ça s'excite
et ça se répand en invectives comme si j'avais procédé à quelque gonorrhéique
miction sur la tombe du Soldat Inconnu lui même. On se calme et on boit frais,
les aminches, je ne fais que donner un avis sur un phénomène de masse qui me
semble insolite, au pire inquiétant. Je vous rassure, le succès du « Jeu
des Trônes » ne m'empêche pas de dormir pour autant.
Pour revenir au sujet qui nous intéresse, si je puis
expliciter un peu ma pensée, elle ne repose pas encore une fois sur la qualité
scénaristique des séries, puisque je parle essentiellement de mise en scène, du
rapport de l'art aux « archétypes premiers » et à sa fonction
mythologique (ou disons : initiatique). La série m'en semble bien loin,
j'ai même l'impression qu'elle le déconstruit. Je vous rassure, en tant que réactionnaire bon teint, pour moi le cinéma
parlant est déjà une corruption du cinéma muet, qui, expression première du
cinéma, était aussi sa forme la plus parfaite et la plus terminale (on pourrait
aussi revenir sur la façon dont l'ère de l'enregistrement a signé la fin de
l'art, et dont le cinéma muet serait, par conséquent, son dernier soubresaut
testamentaire...le cinéma parlant qui a suivi, n'étant, littéralement, qu'un
art mort-vivant...Mais on va encore
me taxer d'insupportable fat)
Alors vos arguments
comme quoi telles séries ont de bons scénarios, etc, justement je m'en
tamponne, là n'est pas le problème : j'ai moi même pris plaisir à regarder
quelques séries, y compris récentes, pour leurs qualités de purs
divertissements (même si leur rythme incroyablement lent me perd assez vite. Je
dois être jaloux, en fait : je ne comprends pas comment vous faites pour
vous taper des heures de dialogues filmés en champs/contrechamps, bon scénarios
ou pas. J'ai encore revu un épisode de GoT récemment, on dirait une sorte de
Hamlet ringard, du mauvais théâtre filmé. Bref.)
Comme j'ai essayé de le dire, avec toute la pédanterie dont
je semble capable, la série ne vaut que par son scénario, tant ses qualités
formelles sont pauvres en général (il y a des contre-exemples, bien sûr. Par
exemple Utopia et son joli scope). Au cinéma, c'est précisément la mise en
scène qui raconte l'histoire, le scénario lui importe peu, puisque toutes les
histoires d'initiation sont les mêmes depuis l'aube des temps. La série au
contraire correspond pour moi à ce que j'appelle l'art bourgeois, c'est à dire
un art qui met l'homme au centre et évacue si possible toute idée de
transcendance en le gargarisant avec ses propres tropismes psychologiques. Il
me semble, sans être trop cuistre, qu'on peut faire la différence entre un art initiatique,
métaphorique et transcendant, et un art bourgeois, psychologique et immanent
(sans vouloir forcément éradiquer ce dernier. Victor Hugo a bien eu le droit de
vivre, après tout)
D’autre part, la sous-culture ou culture pop qui s'est
déployée dans les années 50 jusqu'à la fin des années 70 a été récupérée puis
ré-inoculée dans le mainstream, ce qui lui a fait perdre à mon sens toute sa
qualité subversive (la pornographie en est, peu ou prou, l'exacte image
réduite : d'un cinéma quasi politique dans les années 70, elle correspond
aujourd'hui à un marché tentaculaire qui culmine avec l'avènement du gonzo et
son délire performatif aliénant). J'ai moi même été lecteur assidu de bandes
dessinées, de fantasy et de science fiction : je suis sidéré de voir
qu'aujourd'hui ces médias et ces genres sont adoubés par le grand public. Je
devrais être content, mais c'est l'inverse. D'abord, parce que je suis snob.
Deuxièmement, parce qu'il me semble que ce n'est pas pour les bonnes raisons.
Perfusée dans le médium série ou dans les blockbusters, la contre culture
devient dominante et perd me semble t-il toute qualité réflexive et dérangeante.
Il en est de même pour les comics, bandes dessinées, jeux vidéos, etc...j'ai
l'impression étrange de vivre dans un réel anamorphosé par le petit garçon ou
l'ado que j'étais. Solipsisme dickien ? Voir des trentenaires autour de
moi parler de Spiderman pendant des heures me plonge toujours dans un état de
frayeur assez indicible.
Pour finir, il me semble que c'est Pacôme Thiellement
lui-même, pourtant exégète du médium série, qui affirmait dans un entretien que
la série correspondait tout à fait à une sorte d'auto hypnose, ou d'hypnose
collective, inhérente à une époque où le tissu social et familial se relâche.
Je suis totalement d'accord avec lui sur ce point : dans un monde où la solitude est de
plus en plus grande, où les couples se font royalement chier faute de prendre
en main leurs responsabilités, où l'insomnie se généralise et ou
l'infantilisation des adultes est reine, la série est presque un objet de
substitution de l'imaginaire et de la vie, elle rentre dans l'espace domestique
et remplace au débotté le sommeil et les rêves.
J’espère avoir été plus clair. Sur ce, chers causeurs, je
vous souhaite une bonne journée et plein d’expériences chimiques et amusantes.

après la télé les séries...
RépondreSupprimerquel est l'enfant de salò qui a dit?
"ce que le fascisme historique avait échoué à réaliser, le nouveau pouvoir conjugué du marché et des médias l’opère en douceur (dans la servitude volontaire) : un véritable « culturicide », où le peuple disparaît dans une masse indifférenciée de consommateurs soumis et aliénés"