Les fréquences d'enregistrement audio et vidéo
modifient les ondes cérébrales et créent l'impression d'altérité qui gouverne
et modèle le monde. Ainsi le crime originel peut-il se répéter à chaque
instant. Ainsi, le réel, au lieu de se déployer, se stratifie et se referme.
Ainsi l'Empire ne prend jamais fin.
L'entropie
liée à l'ère vidéo, la sujétion au modèle cannibale de l'enregistrement créé un nouveau mode d'être qui
se déploie dans l’absence de toute causalité, un « hors étant » : il correspond
à ce moment où nous ne sommes plus que des périphériques, des membranes
tactiles dévouées seulement au codage de fréquence et la transmission
d'informations.C’est ce que Walter Benjamin prophétisait dans L’Oeuvre
d'art à l'ère de sa reproduction, sans penser que l’ère numérique creuserait
encore ce palimpseste perpétuel du réel. Toute tentative de reproduction est
un crime, et tout crime est une tentative de reproduction. Il ne peut y avoir
de serial killers et de tueries de masse qu’au XXème siècle, qu’à partir du
moment où l’homme stoppe et isole l’épanchement de son Histoire dans le temps. L'enregistrement a créé la mise en boucle du réel et donc sa capacité réflexive et métastatique. Ainsi, la scène de crime du Dahlia Noir qui voulait rendre hommage à une photo de Man
Ray, celui-ci mettant lui-même en scène ses collages photographiques comme des
mises à mort, et qui peut se voir comme un véritable manifeste de la modernité, au même titre que le dadaïsme ou les camps d'extermination et leurs cabines de douche burlesques. On ne sait qui de l’art ou du réel reproduit l’autre, puisqu’entre
les deux s’est introduit le prisme odieux de l’enregistrement, qui segmente,
parcellise les modes d’émergence, vampirise toute tentative d’apparition. Le
cinéma, dès ses débuts, dès la forme primitive et rituelle du cinéma muet,
avouait inconsciemment cette plasticité de l’aller et retour, cette
stratification de l’apparition qui ne peut plus porter qu’un seul nom :
infestation. L’infestation est au cœur de tous les grand films muets, depuis Méliès jusqu’à Murnau : les techniques
de surimpression, les trucages optiques inventent un espace mental différé où l’inconscient
va se nicher et émulsionner ses pires occurrences. "Pourquoi m'offres-tu des fleurs mortes ?" est la première phrase de Nosferatu. L’héroïne elle-même semble se rendre compte, en personnage quasi-dickien, que l'univers dans lequel elle évolue, prisonnière, est un vase clos où tout est déjà fané avant d'apparaître.
C’est lorsque le
périphérique devient à la fois sujet et objet que se constitue l’apogée du
matérialisme, et donc le mal, le véritable âge de fer ou Kali Yuga. Infestation
et dévoration : dans les pores du digital se dévoile la grimace d’un
visage de fer, d’un Yahvé de métal, reflet inversé de Dieu, produit de l’interface
entre le Mal originel, chtonien, et cette aspiration vers la fin de toutes
choses qui se donne par itérations et reproductions. Le Mal absolu n’est pas
tant la réification du monde que dans le dénervement de toute source et de tout
causalité : il n’y a plus que cette boucle infinie
dans lequel nos moignons de civilisation mirent leur anéantissement au ralenti.
Nous ne sommes ni avant ni après la Chute, nous sommes au cœur de celle-ci, et
pour l’éternité : dans un simulacre qui parodie et rejoue constamment la
destitution originelle.

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