Que faut il faire ? nous avons lâché l'affaire, nous avons expiré dans la
mue de l'enfance - posée transie sur un guéridon en forme de crâne - le dernier
libel, la dernière extasie. Nous les apôtres au sang vif et noir, les veines
lacérées dans la pénombre saure des salles de bains parentales, lorsque montait
le fumet douceâtre du métal, nous les vociférants adolescents aux mœurs sages
mais aux gestes turpides, les singeants songeux cunéiformés jusque dans les
cages à miel, les runiques délétères, les vestales impassibles du monde
synesthésique, les fascistes à la banderille légère, les bourgeois austères au
crin sec, que somme-nous devenus ? Tronquée, l'affolante sudation des riffs en
crochets pour la croisière molle des extases post-modernes, troqué la religion
contre des fanions agités faiblement à la face des ménagères qui nous servent
de putains...troqué le vaste complot contre un ersatz de réseau, trouvères et
colporteurs de blasphèmes devenus simples périphériques pour bulles papales de
camping, exsudats endoloris. Que faut-il faire ? Après 30 balais, comment
encore se taire devant l'office de ces parodies mises en grappes et qui
n'effrayent plus que les cotorépeux amateurs de télé achats et de compléments
d'enquêtes ? on a graissé nos armes et nos vits sur le fil d'une Europe rêvée,
mille fois rêvée, qui vivait alors ces derniers soubresauts de race...que nous
faut-il ? le grand bain numérique a tout digéré ! et sa déglutition infâme et
globale n'a de cesse de répéter encore et maintenant l'effarant travail de sape
qu'elle a mis au monde pour divertir nos besoins de "plus loin" ! que
faut il faire ? l'histoire retiendra t-elle de nous autre chose qu'un aimable
chambranle du rock’n’roll mitonné dans les chaudières de nos bourgeoises caves
scandinaves ? que cette épure de la musique binaire mise au point pour affuter
les coins d'âmes livrées trop longtemps à eux mêmes ? Le travail du silence sur
la musique, c'est ainsi que nous le nommions...le travail du silence, comme
l'éclair d'un crâne, comme le reflet de lame dans les corridors de la vitesse
de Virilio, instrumentalisé à outrance, réinitialisé, recomposé sur la pourriture
même de la charogne-Europe...et notre enfance toute dégorgeante de mythes
ataviques, confitures jungiennes, dégobillants de syndromes chrétiens en même
temps que de resucées féériques et de bégaiements tolkieniens ! comme nous les
aimions...il n'y avait que cela, de l'imagination, jusqu’aux langues noires des
Panzers, jusqu'aux bottes étoilées ! on les voyait dans les ciel, les svastikas
tournoyantes, les soucoupes effarantes du VRIL, reliées à la terre par le legs
invisible de Picsou Magazine ! on était bien, on avait pas encore connu des
femmes la glose vénale et la poche ventrale, à ras bord pétée de choses sales
et molles, roses comme des dents de nouveau né, comme les poissons barbares de
la bête pré-histoire ! on avait encore le souci de la mère et la crainte du
père, on vivait comme des anges tuméfiés, bâfrés entre les cuisses du monde
bizarre, du grain sale VHS et des magasines à fesses, tout ça se dévoilait
lentement comme une chanson destinée à contrer le néant. Dernier éditoriat : le
monde semblait infini et le métal noir était le sel sur la plaie qui n'existait
pas encore...un doudou de ténèbres contre le ventre encore chaud des laines
pré-pubères...la fontanelle, le lait, les joujoux dans les commodes, qui
grincent leurs derniers entrelacs dans la tête des enfants adulants...ils
étaient là ! c'était nous ! on a même pas eu à se changer...nos épées en carton
n'ont pas eu à disparaître au fond des malles à déguisements...nos cottes de
mailles se sont mélangées à nos Converse...les écailles noires ont poussé,
elles nous prenaient à la gorge pendant les goûters d’anniversaire...ils nous
donnaient trop de couleurs, vous comprenez. Ils nous donnaient trop de viande.
Nous, on cherchaient le bruissement des fougères, l'odeur du bois incinéré, des
chandelles votives à mamie, du cierge qui s'ausculte et des festins secrets qui
vous éclairent la nuit...nos doigts sentaient encore le cul mais on avait
trempé nos âmes dans l'eau des étoiles, et tout était inversé : nos valeurs,
nos sexualités infirmes, nos plaquages d'accords...on cherchait l'inverse, on
voulait renverser le monde, mater les fondations déracinées qui tremperaient
dans le jus du Paraclet ! on s’esclaffait dans les cimetières et on pleurait
dans les cours de récréation. On quêtait, des yeux, la première neige pendant
que les pétasses à deux francs nous violaient l'hiver à coups de mini jupes et
de chandails trop lâches. On se branlait en chœur, du moment que l'oreiller
nous séparait, tout allait bien. Et à la télé, dans le ventre mou des vidéodromes,
les bouches des femmes continuaient, sans cesse, de grossir et de tuméfier :
elles ressemblaient à de gros chaudrons mal forgés, à des écluses de métal
noir, gonflées par la lave; et on les aimait.

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