mardi 7 février 2017






Si un projet de société trouve autant d'émules chez les sinistres transhumanistes de la baie de San Francisco que chez les gauchistes à oreilles décollées tendance Benoît Hamon et sa clique de playmobils légiféreurs, un seul réflexe : fuyez.
Le revenu universel a au moins pour mérite de s’inscrire parfaitement dans l'ADN d'une époque affamée moralement par un capitalisme tranversalisé, où fétichisme de la marchandise et production ne sont plus qu'une seule et même chose, comme si les produits manufacturés avaient fini par sombrer eux même dans la folie, captés par leur propre mode d'émergence, abîmés dans quelque vortex de contre sens où c'est le monde causal lui même qui se trouve détricoté.
Ici se situe la perte de sens : Dé-verticalisé, le monde occidental, l'a été d'abord par l'avènement d'une méta-classe, la classe bourgeoise, qui a su écrêter le réel de toute préemption divine, de toute notion subsumante de bien commun, pour le répandre dans la flaque inique de l'égalitarisme le plus crasse, celui-ci étant le nid parfait d'un monde réinventé par sa seule capacité d'avoir. Domotique du vide : l'ère de l'enregistrement, culminant avec les capacités infinies de l'encodage numérique, puis la colonisation et l'immigration de masse. Une troncation en deux actes qui généra à la fois ouvriers et consommateurs dans un même geste spéculaire et terrifiant, produisant un réel qui évolue tabulairement, par boutures et auto-clonages, non plus à travers une simple ligne d'effets et de liens causaux mais par nodalités, rhizomes et descentes d'organes.
Voilà le plus sinistre de ses mirages : prolonger le vampirisme psychique du capitalisme à travers une individualisation forcenée où l'homme est non seulement quantifié par sa valeur de production (à l'heure où les machines semblent devoir le remplacer pour les taches systémiques et manuelles les plus ingrates), ni même pour sa capacité à consommer (déjà culminante dans les années 60 et couronnée par la bulle immobilière du début du siècle) mais bien dans l'aller et retour constant entre ces deux états de l'être, "ouvert" et "fermé", conducteur et conduit. Ce que l'on nomme uberisation procède du même élargissement d'un processus irrémédiable qui voit le Capital se diluer dans les consciences et dans les principes mêmes qui présupposent le rapport de l'homme au réel, pour finalement franger notre être-au-monde d'une arborescence frelatée, celle de la compromission et de l’asservissement. Sauf que ce n'est plus notre conscience qui est asservie, mais notre nature même. Aujourd'hui chacun devient sa propre source de revenu, d'information, de divertissement, de libido, chacun voit sa réalité augmentée par l'instagrammisation du quotidien (instantanéifiée - engrammée ), chacun créé son petit nuage de lubies minuscules dont il espère tirer un revenu, une dîme monétisable, car rien de telle qu'un fantasme lilliputien, qu'une addiction sans risque, pour être répétée à l'infini, "twittée", c'est à dire gazouillée par des centaines de petits crânes tapissés de déjections roses fluo. Plus de rapports de classe, plus de rapports de pouvoir, le président comme le caissier du KFC ont la même visibilité, et de toutes façons leur pensée est résumé à 150 mots et à un GIF cocasse qui fleurira ad nauseam sur les écrans de la coufinosphère mondiale. Le petit terroriste daeschien et le you tubeur fan de rétro gaming procèdent de ce même geste, l'invention d'un espace intérieur qui se définit par l'en creux, une sorte de présence domotique où les sentiments sont réduits à des colifichets, où la Foi n'est plus qu'un totem branlant attifé de néons et de hashtags réconfortants. Hashtags, ces mots qui hachent la réalité, dénervent le monde pour n'en laisser que des brindilles, du petit bois brasillant éternellement dans le grand feu de joie du Capital, ce feu digital qui ne brûle pas mais qui consume tout.
Le revenu universel a été prédit par nombre d'écrivains de SF, à commencer par le regretté Iain Banks qui décrivait dans son cycle de la Culture une civilisation galactique tellement évoluée qu'elle se payait le luxe de tout déléguer à des Intelligences Artificielles devenues Dieux pour se répandre dans une vie de festivisme éhontée. En bon créateur d'utopie, dans la grande tradition anglaise, Banks se garde bien d'émettre un jugement sur les clowns avachis et immortels qu'il décrit, et qui participent de cette immense société soi disant "pacifiée" alors qu'elle "cloude" ses guerres aux franges du monde connu - ce qui doit forcément nous rappeler quelque chose. L'avachissement moral va de fait être entériné par cette ultime pièce du puzzle : Il faut voir dans le revenu universel non pas l'espoir d'une sortie du Capital mais au contraire le ciment qui va achever d'en déterminer et d'en raffermir le socle métaphysique, il faut y voir son ultime geste d'escamotage de la réalité. Le résultat est une présence au monde truquée, une instance d'être corrompue dès son premier souffle, où chaque homme, non content d'être l'acteur constant d''une parodie honteuse d'existence, se voit même abroger le droit de ne pas y participer.

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