En
hiver l'air se met à scintiller, les choses deviennent plus précises,
le vieux Saturne peut à nouveau s'observer dans les plis, où il continue
à mastiquer les fruits de sa concupiscence. C'est dans les villes que
se distinguent le mieux ses vieilles mâchoires carnassières...la misère
se tapit dans les coins, les corps semi vivants des mendiants
s'amoncellent, ils deviennent encore plus invisibles,
donc survisibles, soulignés par leur disparition, devant nous, en temps
réel. De simples tas de chiffons, comme agglomérés à leurs propres
hardes...ils forment les bords indécis et flottants de nos champs de
vision, prismes de chairs rebouteuses où nos regards viennent
s'exfolier... la misère constitue t-elle le vrai rempart du monde, au
delà duquel le réel pourrait se déliter et laisser entrevoir ses béances
terribles ? La ville ne se donne jamais dans son intégralité mais par
segments et phlegmons : des incandescences brèves qui nous font oublier
la légèreté du tissu. Nostalgie des incendies. Aujourd'hui plus rien ne
brûle, tout demeure, tout se transforme. C'est la mousse des siècles
arasée par la lame d'un barbier eunuque...la Ville est une négation de
Cité, impossible de l'embrasser dans son entièreté tout simplement parce
qu'elle n'est pas finie : sa finitude est virtuelle et le fruit d'un
consensus mental et moral, c'est la sciure de nos esprits mélangés,
emboîtés ensemble comme les roues d'un complexe mécanisme d'horlogerie,
qui nous donnent l'illusion d'un ensemble parachevé. Pourtant les
trottoirs, si l'on peut les suivre jusqu'au bout, finissent par sombrer
dans l'abîme. Les faubourgs sont l'écume du machinisme, ils s'étendent
et se dilatent, de même que les auréoles de misère qui respirent sous
les ponts et entre les glissières. Les errants, les mendiants, comme
toujours, sont les sentinelles du monde. De fait, c'est parce qu'ils
s'oublient eux même, parce qu'ils sont leur propre excavation hors
d'eux, qu'ils se transforment peu à peu en contreforts de la réalité.
Après eux le Démiurge..ils sont sûrement nos incarnations futures. Dans
leurs corps gelés, comme dans de morbides ruches, les poussières infâmes
de nos narcissismes et de nos petites vertus viennent se coincer et
grossir...nous passons, éternellement, mais eux restent. C'étaient peut
être les mêmes, depuis toujours. Lépreux sur les routes de Samarie,
constellés d'écrouelles aux portes d'Orléans...filtres stercoraires
placés entre l'humanité et le néant, ils sont les échangeurs de
l'Incarnation. Femmes sauterelles, hommes-guenilles, tatoués mystiques
aux yeux glaucomateux, paléo-humains à gratter comme les croûtes de
l'Infini sur la modernité.

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